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3) divers

Mardi 30 janvier 2007

J'ai écrit le texte ci-dessous en octobre 2006.

Je ne me suis pas refusé le plaisir de l'offrir en lecture à quelques historiens professionnels
de ma connaissance. Cela,apparemment, ne les a pas bouleversés; mais (apparemment aussi) nos relations restent bonnes.  C'est un signe encourageant.




"Pierre Geoltrain ou Comment faire l'histoire des religions"?
1(1)

C'est le titre  d'un ouvrage de 399 pages que viennent de publier les éditions Brepols, grâce à la collaboration de pas moins de 17 auteurs et dont le sous-titre est : "le chantier des origines, les méthodes du doute et la conversion contemporaine entre les disciplines".

Il faut bien qu'une étude se limite dans un champ et le titre contient déjà l'indication de ses limites avec l'adverbe "comment". On  détecterait sans peine le choix a priori d'une autre et toute différente orientation si les auteurs au lieu de "comment" avaient choisi de titrer, par exemple : "Peut-on faire l'histoire des religions" ? On soupçonne  aussi que le sous-titre, si nous avions été dans un tel cas, aurait été autre, suggérant éventuellement, la question de la liberté de l'historien et d'éventuelles relations avec son environnement plutôt que, comme ici, des problèmes de méthodologie, d'interdisciplinarité ou de complexité de la matière ( "l'obscurité des origines..")

Dans les pages qui suivent, ce n'est pas la question de  "comment l'on peut faire l'histoire des religions", mais celle de savoir si on peut la faire que nous voudrions aborder. Autrement dit, non pas la méthode de l'historien, sujet surabondamment étudié, mais la liberté de l'historien, sujet moins frelaté mais qu'une actualité récente vient de porter sous les feux de la rampe. La question de la liberté de l'historien pose, incidemment, celle de la vérité de l'histoire.

Dans le classique " La méthode historique appliquée aux sciences sociales" (1901) Charles Seignobos distinguait l'histoire générale et l'histoire des religions. (Avant lui, dans "De la manière d'écrire l'histoire" (1796), l'abbé de Mably distinguait lui aussi "l'histoire générale" et les "histoires particulières").

Rapporté à la question de la liberté de l'historien, il s'agit, pour nous, de nous demander, si cette liberté rencontre des obstacles et de quelle nature, soit dans l'établissement de l'histoire générale, soit dans l'établissement de l'histoire des religions.

L'actualité du problème découle de la publication d'une pétition en date du 17 décembre 2005,intitulée "liberté pour l'histoire", signée de 19 éminents historiens, suivi de la constitution d'une association, suivie d'une autre pétition intitulée "la liberté de débattre", suivie d'une déclaration complémentaire des premiers pétionnaires, rejoints en quelques semaines par au moins 600 autres historiens, chercheurs, professeurs d'histoire, français, étrangers et, enfin, sans qu'une relation causale soit établie, mais sans qu'elle soit exclue non plus, la parution d'un livre retentissant intitulé "L'histoire assassinée" de Jacques Heers. (2)

Dans ce dernier ouvrage, en attendant la suite, cet éminent professeur découvre (assez tardivement) que l'histoire est "une avalanche de clichés et de slogans", dénonce une "« forme de pollution intellectuelle et d'intolérance agressive », et n'hésite pas à accuser l'Etat de "de dicter l'Histoire par célébrations et pantomimes " au grand dam des historiens, montrés "d'un doigt vengeur" comme " les affreux, les criminels et les pervers". Et de fustiger, sur 270 pages "la comédie des repentances" et "l'arsenal d'impostures" de "l'histoire citoyenne".

La pétition "Liberté pour l'histoire", du 17 décembre 2005 est d'une autre eau. Se plaignant essentiellement de la loi du 13 juillet 1990, dite loi Gayssot, tendant à réprimer les actes racistes, antisémites et xénophobes, de la loi du 29 janvier 2001, relative à la reconnaissance du génocide arménien de 1915, la loi du 21 mai 2001, tendant à la reconnaissance de la traite de l'esclavage en tant que crime contre l'humanité dite loi Taubira, de la loi du 23 février 2005, sur les rapatriés dont l'article 4 dispose que "les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord", (3) elle affirme, entre autres choses, ceci :

"L'histoire n'est pas une religion. L'historien n'établit aucun dogme, ne respecte aucun interdit, ne reconnait pas de tabous. Il peut être dérangeant. L'histoire n'est pas la morale. L'historien n'a pas pour rôle d'exalter ou de condamner, il explique; l'histoire n'est pas l'esclave de l'actualité. L'historien ne plaque pas sur le passé des schémas idéologiques contemporains et n'introduit pas dans les événements d'autrefois la sensibilité d'aujourd'hui (...) l'histoire n'est pas la mémoire. l'historien, dans une démarche scientifique, recueille les souvenirs des hommes, les compare entre eux, les confronte aux documents, aux objets, aux traces et établit les faits. L'histoire tient compte de la mémoire, elle ne s'y réduit pas. L'histoire n'est pas un objet juridique. Dans un Etat libre, il n'appartient ni au Parlement ni à l'autorité judiciaire de définir la vérité historique (...) C'est en violation de ces principes que des articles de loi successives (...) ont restreint la liberté de l'historien, lui ont dit, sous peine de sanctions, ce qu'il doit chercher, ce qu'il doit trouver, lui ont prescrit des méthodes et posé des limites. Nous demandons l'abrogation de ces dispositions législatives, indignes d'un régime démocratique".

Le problème de la liberté de l'historien, contrairement au pamphlet de Jacques Heers est ici, en apparence du moins, posé en termes clairs, mesurés, raisonnables. Chaque terme est à soupeser et nous nous contenterons ici de ne retenir que les premières et dernières expressions de la citation, c'est-à-dire "l'histoire n'est pas une religion" et "dispositions législatives indignes d'une démocratie".

Toutefois, deux remarques en marge du texte et relatives à ses circontances peuvent avoir une certaine utilité : la première est que le chef de file des pétitionnaires s'appelle René Rémond, académicien, d'ailleurs historien spécialisé dans des questions s'articulant entre l'histoire générale et l'histoire du catholicisme et qui, sans vouloir lui manquer de respect, ne passe pas pour un penseur particulièrement subversif. La seconde remarque, c'est que ce texte du 17 décembre 2005 n'est certes pas à l'origine de l'émoi suscité dans l'opinion publique par ces lois historicides et qu'on peut même remarquer qu'il suit de plus d'une semaine la déclaration du président de la République, Jacques Chirac, du 9 décembre, disant :

"L'histoire, c'est la clé de la cohésion d'une nation. Mais il suffit de peu de choses pour que l'histoire devienne un ferment de division, que les passions s'exacerbent, que les blessures du passé se rouvrent. Dans la République, il n'y a pas d'histoire officielle. Ce n'est pas à la loi d'écrire l'Histoire. L'écriture de l'histoire c'est l'affaire des historiens."

Le problème est peut-être que l'histoire n'est pas seulement une science, mais que c'est aussi une fonction; cette problématique est très souvent  évoquée pour être aussitôt escamotée en parlant d' "histoire" et de "mémoire". L'histoire serait une science, la mémoire autre chose, qu'on ne définit pas. Or, le statut de l'histoire, en tant que science, est d'apparition récente et les historiens sont mieux placés que qui conque pour le savoir. C'est avec l'émergence des sciences humaines, c'est-à-dire à la fin du XIXème siècle que l' histoire peut se dire science et revendiquer à ce titre, la liberté sans laquelle il n'y a pas de science. Ils sont mieux placés que quiconque pour savoir, qu'auparavant et de mémoire d'homme, l'histoire s'est développé dans l'ombre du pouvoir parce qu'elle est savoir et qu'aucun pouvoir ne s'exerce sans le savoir. Les historiens savent fort bien que leurs prédécesseurs étaient au service du prince et que depuis l'invention de la démocratie, également d'invention récente, en dépit de la fable qui la fait naître à Athènes cinq siècles avant Jésus-Christ, le prince s'appelle le peuple qui exerce le pouvoir par l'intermédiaire de ses représentants.

En d'autres termes, l'histoire se partage entre  sa fonction de science qui n'a à répondre que de la vérité et sa fonction de mémoire qui n'a à se soucier que de l'utilité. En tant que science, les historiens n'ont de compte à rendre qu'à eux-mêmes. Il n'y a pas, il ne peut y avoir, de ce point de vue, d'instance supérieure à l'histoire pour juger l'histoire. En tant que mémoire, l'histoire perd toute indépendance pour tomber sous une juridiction aussi multiple que disséminée. Les historiens ne dépendent plus seulement des députés et des sénateurs qui sont les princes au petit pied, mais du peuple, qui est souverain.

Et cette instance suprême, qui est nulle part et partout, ne se contente pas de gober passivement une histoire éventuellement totalement fausse ou aseptisée ou censurée, elle va même jusqu'à l'écrire, quoi qu'indirectement, par exemple en nommant les rues, les places, les avenues, les villages (ce qui, incidemment, justifie la colère de Jacques Heers). Le nom d'un grand nombre de nos villages (tous les "saints...") et les noms des rues de nos villes sont bien les raisons pour lesquelles tant de gentils sont dans nos mémoires tandis que dans de méchants sont à jamais dans l'oubli. Oui, l'humble conseiller municipal écrit l'histoire quand il décide des rues à baptiser pour que, déambulant dans la rue, le citoyen de base puisse non seulement s'orienter dans l'espace, mais aussi dans les valeurs, quoique sans s'en douter. On peut aussi réviser l'histoire et débaptiser comme a cru bon de le faire, à Paris, Bertrand Delanoë, avec l'ex-square Willette, l'ex-rue Alexis Carrel, l'ex-rue Paulin-Méry. L'histoire s'écrit aussi en fabriquant des statues, en créant des modes, en propageant des fantasmes, des rumeurs qui accèderont un jour à la dignité de "tradition".

Que l'histoire soit à tout le monde est si vrai qu'après quelques jours de réflexion, les 19 historiens-pétitionnaires du 17 décembre 2005, devenus entre temps 600, croyaient juste de faire un additif à la première pétition, disant que "aucun d'entre eux n'a jamais prétendu que l'histoire était la propriété exclusive des histoiriens. Bien au contraire (...) l'histoire ne leur appartient pas : pas plus qu'aux politiques. Les mémoires sont plurielles, fragmentées, le plus souvent passionnelles et partisanes. L'histoire, elle, est critique et laïque; elle est le bien de tous. C'est précisément pour préserver la liberté d'expression et garantir le droit pour tous d'accéder à la connaissance des acquis historiques résultant d'un travail scientifique libéré du poids des circonstances que les signataires s'élèvent contre la proclamation de vérités officielles, indignes d'un régime démocratique".

Il faut croire qu'en avançant en âge, déjà la jeune Association pour la liberté de l'histoire avait encouru le risque de dissidence puisque l'un des premiers pétitionnaires, qui n'était pas le premier venu, à savoir le philosophe Paul Thibaud, ancien directeur de la revue Esprit, lançait la pétition "La liberté de débattre", annonçant : "Ce n'est pas spécifiquement un texte d'historiens, mais un texte de citoyens. La cause des citoyens n'est pas celle des historiens, mais elle lui est liée". Dénonçant d'autre part la "concurrence mémorielle qui tend à déchirer le corps politique et à dresser des groupes de victimes les uns contre les autres", la nouvelle pétition plaidait pour "un passé non embaumé (que ce soit dans la gloire ou dans la honte), mais un passé libre, vivant, un passé dont la politique a besoin". Et de dénoncer comme les ennemis potentiels de ce passé vivant - sans plus de précision, et c'est dommage - "les lobbies moraux spécialisés".

Donc, cette relation établie entre l'histoire des historiens et l'histoire des citoyens, cette dénonciation de "concurrence mémorielle", de "déchirure", de "groupes de victimes", l'embaumement dans la honte ou dans la gloire, et le point d'orgue des lobbies ne peut qu'amener à parler de l'histoire des religions, non sans avoir  préalablement tiré cette conclusion provisoire que l'histoire a trois propriétaires: les historiens, (il conviendrait d'ailleurs, en approfondissant davantage, de distinguer soigneusement les historiens-chercheurs de l'enseignement supérieur et les historiens-diffuseurs de l'enseignement secondaire et primaire, qui sous l'angle de la liberté d'une part, de l'efficacité pratique, d'autre part, ne sont pas du tout logés à la même enseigne); les politiques (tous également concernés, depuis le président de la république jusqu'au conseiller municipal) et enfin l'homme de la rue (qu'il s'agisse de son insoutenable légèreté , quand il est anonyme et noyé dans la masse) ou de son poids relatif (quand il s'organise et se regroupe (partis, syndicats, sectes, églises, écoles, tendances ou autres lobbies).

Grace aux pétitions de décembre 2005 et janvier 2006, nous avons donc bien compris que, pour l'historien de l'histoire générale, sa liberté scientifique représente pour les autres citoyens  un potentiel danger:  danger de diviser quand il faut unifier, de raviver les blessures quand il faut les soigner, d'éterniser les causes de guerre, alors qu'il faut vivre ensemble. Comment ne pas admettre alors que sa liberté soit surveillée et limitée ? Comment ne l'admettrait-il pas lui-même ?

Il faudrait qu'il ne soit plus citoyen. Mais il l'est. Il sera donc respectueux des lois. Mais il n'est pas, généralement, un citoyen semblable à tout autre. Il a une qualité supplémentaire, en tous cas dans 99% des cas: il est également fonctionnaire. Ce qui a été dénoncé par les pétitionnaires, c'est un pouvoir éventuellement excessif de l'Etat sur les citoyens. Mais l'Etat a encore d'autres moyens d'action et de contrôle, et c'est bien normal, sur ses fonctionnaires. Les historiens, parce qu'ils sont scientifiques, vont-ils échapper à cet état de fait ? Nullement : la science aussi est sous le contrôle de l'Etat. Nous ne perdrons pas de temps à analyser les moyens de contrôle dont dispose l'Etat sur ses fonctionnaires. Disons seulement que l'Etat est en droit d'attendre certaines qualités de ses fonctionnaires, que c'est avec la plus grande légitimité que l'Etat a le droit de récompenser les qualités qu'il recherche, et  que c'est avec la plus grande légitimité que le fonctionnaire a le droit de désirer les récompenses qu'il aurait su mériter.

Pour l'historien des religions, la situation est autre : il peut être, bien entendu, fonctionnaire de l'Etat; mais il est souvent aussi, bien que l'expression ne soit pas courante et qu'elle soit mal perçue si elle est employée, fonctionnaire d'une Eglise. Et s'il n'est pas fonctionnaire d'une Eglise, il est bien rare qu'il ne soit pas adepte d'une religion, autrement dit, "religieusement engagé". Même dans l'Eglise, les récompenses honorifiques peuvent se rechercher, mais ce problème est très secondaire, par rapport à la nécessaire adhésion à la doctrine de la religion à laquelle on a souscrit.

"L'histoire n'est pas une religion, disait la pétition du 17 décembre 2005, l'historien n'établit aucun dogme..." Mais l'historien des religions se trouve très vite confronté aux dogmes des religions qu'il étudie, soit que la religion qu'il étudie soit la sienne, soit qu'elle soit une religion en "concurrence" (sur le plan de la vérité) avec la sienne.

La difficulté devient extrême quand il en vient à constater que tel ou tel dogme de la religion étudiée s'appuie sur des faits présentés comme historiques. Soit qu'en tant qu'historien il approuve et il apporte, que cela lui plaise ou non, la preuve de la vérité historique du dogme, soit qu'il n'en possède pas la preuve et il démontre, alors, la relativité du dogme. Soit que la religion étudiée est la sienne et, dans ce cas, il affaiblit sa propre position de croyant (éventuellement celle de ses coreligionnaires), soit que la religion étudiée n'est pas la sienne et il peut être soupçonné d'attaquer la foi religieuse d'autrui.

Autre situation possible, sa foi religieuse est si forte, si enraciné que son esprit critique d'historien en est perturbé.

Reste enfin à savoir quelle marge de liberté cette dramatique problématique va lui laisser.

Pour conclure provisoirement, j'abandonnerai le cas de l'historien des religions croyant, adhérent à une religion bien définie, donc engagé confessionnellement  bien que tel soit le cas de l'immense majorité de ce type d'historiens.

Revenons au cas de l'historien de l'histoire générale. Il se plaint donc aujourd'hui, semble-t-il, de ce que l'Etat ne lui laisserait pas une liberté suffisante. Oublions, pour l'instant, que pour l'historien des religions, celle que lui laissent sa religion et son église est encore moins grande.

La dernière question que je voudrais poser est celle de savoir si, du moins, l'historien de l'histoire générale, utilise toute la marge de liberté dont il dispose, serait-elle réduite, ou bien s'il n'est pas possible qu'il la limite encore de lui-même, peut-être d'ailleurs inconsciemment.

Les historiens, parce  qu'ils sont historiens, savent bien tous quels difficiles combats furent nécessaires pour que la liberté d'expression soit possible. Ils ne peuvent pas ignorer que son exercice est aujourd'hui, en France, garanti. Avant de se plaindre des limites, encore faudrait-il utiliser la liberté dont on dispose, car son sait aussi que les droits s'usent, si l'on ne s'en sert pas.

Tout spécialement les enseignants-chercheurs de l'enseignement supérieur bénéfient de garanties qui vont bien au-delà des garanties générales qui sont accordées aux citoyens, lesquelles sont mêmes d'ailleurs disputées à leurs collègues de l'enseignement secondaire, les enseignants-diffuseurs.

Pour achever, j'emprunterai la parole de Georges Orwell dans 1984 : "Assurer sa responsabilité politique signifie aujourd'hui se soumettre aux orthodoxies et aux "lignes de parti" avec toute la pusillanimité et la malhonnêteté que cela implique. A la différence des écrivains victoriens - et ce n'est pas à notre avantage - nous vivons dans un monde d'idéologies nettement définies et nous sommes généralement capables de discerner les pensées hérétiques au premier coup d'oeil. Un homme de lettres moderne vit et écrit dans une crainte permanente - qui est d'ailleurs moins celle de l'opinion publique au sens le plus large que de l'opinion de son milieu".

Il suffit de remplacer "hommes de lettres" par "historien". Les limites les plus contraignantes ne sont-elles pas celles que l'on se donne, que l'on intériorise, voire même que l'on se cache ? Un historien a le droit de vouloir faire carrière. L'historien-chercheur est peut-être moins sous la surveillance du député ou du sénateur que sous celle de ses homologues. Car les hérétiques (que, d'après Orwell, on repère d'un coup d'oeil,- il aurait pu aussi bien dire "à un seul mot" -) les hérétiques qui font carrière ne courent pas les rues. Il faut être extrêmement doué. On ne peut pas l'exiger de tous les enseignants-chercheurs. Ils sont déjà savants. On ne peut pas demander à tous, en plus, d'avoir du génie.

C'est cette histoire institutionnelle qui crée l'orthodoxie et  l'hérésie historiques.  Dans la citation précédente, George Orwell dit donc que l'homme  de lettres (en l'occurrence) avait plus la crainte de son milieu que  celle de l'opinion publique et qu'il suffisait d'un rien pour repérer  un hérétique. C'est une règle de base. Pour un historien, il suffit  d'un mot à la place d'un autre pour identifier un historien  hérétique. La règle de base de l'histoire institutionnelle qui est  parfaitement au point, incolore, inodore et indolore, est que les  historiens se surveillent entre eux.

La récompense par la carrière n'est qu'une règle très secondaire.  Tous les historiens n'ont pas l'obligation  d'être ambitieux. Terminer  à l'Académie ou au Collège de France ne peut déplaire à personne,  mais ne peut être non plus le but de tout le monde. On sait que chacun  n'en a pas la capacité. C'est une échelle de valeurs qui se cache  derrière les jalons de la carrière et la règle qui en découle est  simplement celle de la hiérarchie institutionnelle. Si l'on veut être  à sa place, quelle qu'elle soit et quelle que soit, éventuellement,  une autre place qu'on peut briguer, on ne contredit pas - en tout cas  pas ouvertement - celui qui occupe la place supérieure. Cela s'appelle  l'ordre, tout simplement.


J'allais terminer sur ces mots : "cela s'appelle l'ordre, tout  simplement".  Mais il faut en dire plus : l'ordre a aujourd'hui plutôt mauvaise presse, car on a vite fait, non  sans raison, de l'assimiler à la contrainte et de l'opposer à la  liberté, constituée, elle, en idéal. L'ordre n'est pas qu'une  contrainte et n'est pas dans son essence opposé à la liberté.  L'ordre peut aussi libérer. En fait, l'ordre s'oppose surtout au  désordre et s'avère plus que nécessaire pour permettre toutes les  formes de la vie, la vie en société, entre autres, laquelle ne va pas  non plus sans une certaine part de désordre, désordre qui -  paradoxalement et pour boucler la boucle - prend souvent, à tort ou à  raison l'apparence de la liberté.

Il reste qu'aussi nécessaire qu'il soit, l'ordre, sous l'angle de son  rapport avec la liberté - et quel chercheur ne va pas vouloir, avant  toute chose la garantie de la liberté -  s'assimile assez  naturellement à la discipline, au conditionnement, à l'orthodoxie, à  la vérité établie.

Or, c'est justement le rôle de l'historien que de rechercher les  conditions dans lesquelles, tel ou tel type de vérité s'établit - la  vérité  que revendique la religion, que revendiquent les religions,  parmi d'autres -. Rechercher les conditions dans lesquelles s'établit  une vérité ne va généralement pas sans risque pour la vérité du  moment. Qui oserait reprocher au chercheur-historien de vouloir se  protéger des risques qui en résulteraient pour lui-même ? Chercheur  de vérité, l'historien n'en est pas moins un homme d'ordre, sachant  que l'ordre est forcément l'ordre d'un milieu qui se définit par des  règles de fonctionnement, les unes écrites, les autres non.

Nous avons vu que l'histoire est à la fois une science et une  fonction. Etre historien, c'est également une activité autant qu'un  métier. Le milieu de l'historien en tant qu'activité ne coïncide pas  exactement avec le milieu de l'historien en tant que métier. Si deux  milieux se superposent cela veut dire qu'éventuellement des règles de  fonctionnement  plus ou moins  semblables, plus ou moins différentes  se superposent. En l'occurrence, on peut identifier non pas deux mais  un certain nombre de milieux aux règles de fonctionnement  différentes. Par exemple, quel historien ayant tant soit peu réussi,  n'évoluera-t-il pas, au-delà du milieu de l'enseignement, au milieu  de l'édition et encore au-delà dans le milieu des grands médias ?

Chacun de ces milieux a ses règles, ce qui fait que, s'il n'y prend  garde, l'historien qui se trouve dans ce cas peut risquer de crouler  sous l'addition d'un certain nombre d'orthodoxies et, parallèlement,  encourir le risque d'hérésies différentes et devoir se ployer à  accepter un certain nombre de conditionnements  sous peine d'être  rejeté tôt ou tard du milieu dont il ne respecterait pas les règles.  Inversement et heureusement, nous voyons assez souvent des historiens  assez habiles pour utiliser les règles de fonctionnement d'un milieu  pour se libérer de la contrainte résultant des règles d'un autre.  Car la société globale est également un milieu, dont la règle de  base, particulièrement floue et complexe, s'appelle "l'opinion  publique", avec l'appui de laquelle, on peut se permettre beaucoup de  choses.

Un auteur par exemple qui flirte avec les hauts tirages jouit d'un  certain degré de liberté, même vis-à-vis de son éditeur qui, en  théorie, est son juge. On a vu ces dernières années un tel type  d'auteur, d'ailleurs grand pourfendeur de l'histoire du christianisme,  un peu philosophe, un peu historien, un peu déconstructeur, mais rien de tout cela selon les spécialistes de ces choses, qui par l'habile mélange de ces  deux disciplines est devenu un véritable professionnel du best-seller,  s'offrir le luxe de rompre, en plein carrière,traîtreusement, avec  l'Education Nationale qui l'avait nourri dans tous les sens du terme  pour aller régner sur une Université populaire où il n'a de compte  à rendr qu'à la portion du peuple souverain qu'il a su convaincre,  à défaut d'avoir convaincu ses anciens pairs.

Le Professeur d'histoire de la plus prestigieuse université française  qui y a enseigné pendant des décennies et découvre, sur le tard, que  l'histoire est "assassinée" relève encore d'une autre logique. Bref. Il s'agit là de cas  très particuliers. Qu'en est-il,  du point de  vue du rapport au milie d'appartenance et, par voie de conséquence,  de la part de liberté , pour, si un tel homme existe, l'historien  ordinaire ?

Reprenons la distinction, car elle est fondamentale, entre  l'historien-chercheur et l'historien-diffuseur. Pour  l'historien-diffuseur, c'est-à-dire le professeur d'histoire de  l'enseignement secondaire, la liberté, en réalité, n'existe pas, en  tant qu'il enseigne, car il a mission d'enseigner non pas une histoire  officielle, puisque nous avons dit qu'en France elle n'existe pas, mais  une histoire institutionnelle dont nous disons qu'elle est partout.

D'ailleurs, avant d'être enseignant, et pour le devenir, il a fallu  qu'il soit étudiant et il n'a rien fait d'autre qu'apprendre  l'histoire que l'Institution lui disait être la bonne. Il a prouvé,  en passant des examens, qu'il la connaissait; il a accepté de  l'enseigner selon les termes d'un contrat de travail, c'est-à-dire  selon des règles établies par l'employeur. En l'occurrence, il s'agit  d'enseigner à ses élèves un programme défini par l'administration,  sous le contrôle de l'autorité politique, députés, sénateurs,  ministres, dont on retrouve ici, tout de même, le rôle non  négligeable, quoique discret. En tout cas parfaitement légal. Il serait illégal et illégitime que le professeur en question remette en cause lesdits programmes dans l'exercice de sa fonction. En revanche, il a toute liberté pour écrire et publier ce qu'il veut en tant qu'il  est, également, citoyen. Si par hasard il y a un hiatus entre ce qu'il  écrit en tant qu'auteur et ce qu'il dit en tant que professeur, une  telle mésaventure peut se rencontrer dans bien d'autres professions.  Il faut qu'il assume et ce ne sont pas les solutions qui manquent.

Tout autre est le cas de l'enseignant-chercheur, c'est-à-dire le  professeur de l'enseignement supérieur. L'institution ne peut pas lui  dire quelle histoire est la bonne puisque c'est à lui de le dire à  l'institution selon les termes de son contrat. Telle est la différence  entre l'histoire officielle et l'histoire institutionnelle. En d'autres  termes, c'est la différence entre une démocratie et une dictature. Au  XIXème siècle, des historiens, Renan par exemple et d'autres,  pouvaient se faire mettre à la porte de l'Université. Ce n'est plus  le cas aujourd'hui. L'Etat n'a plus que la carotte et le baton qu'il  manipule généralement avec un tact exquis.

Si donc les historiens-chercheurs, se plaignent, tels les pétionnaires  du 17 décembre 2005, d'une limitation imposée à leur liberté, ce  n'est pas à l'autorité politique, ce n'est pas à l'Etat qu'il faut  le reprocher, quand bien même telle ou telle loi conjoncturelle  permettrait d'argumenter en ce sens : c'est à la loi de leur milieu.  C'est à dire, comme je l'ai indiqué précédemment, à eux-mêmes.

Le fond du problème est l'appartenance à - et la confusion de -  plusieurs milieux, ce qui est le cas de l'historien, comme de tout le  monde. L'historien donc, puisque l'on parle de lui, doit  obéir, non  pas à la loi de son milieu mais aux lois  de ses milieux. C'est ici  que la distinction entre l'historien de l'histoire générale et  l'historien de l'histoire des religions devient passionnante.

Un historien, comme tout citoyen, appartient non pas à "un" mais à une multiplicité de milieux, fonctionnant selon des règles et des normes plus ou moins complémentaires ou plus ou moins contradictoires ce qui peut nécessiter une certaine difficulté si l'on souhaite les voir fonctionner ensemble de manière cohérente.

Précisément, Seignobos disait, dans l'ouvrage cité, que l'histoire générale a dès règles et que l'histoire des religions en a d'autres. Le problème est celui de leur compatibilité. En fait, cet auteur s'appuyait sur le constat que l'on avait, à l'époque, le droit de faire, et qui est devenu aujourd'hui institutionnellement incorrect, que tous les historiens des religions étaient engagés dans une religion ou bien dans une autre.

L'histoire et la religion sont deux démarches de l'esprit qui prétendent à découvrir une vérité, mais la vérité de chacune n'est pas du même ordre: vérité transcendante pour la religion, vérité immanente pour l'histoire. Tout se passerait parfaitement si la vérité de la religion se bornait au domaine spéculatif qui a pour nom "théologie". Hélas, du moins pour la théologie chrétienne, la vérité transcendante prétend s'appuyer sur une vérité immanente, historique, au premier degré: Jésus a vraiment existé, il a vraiment fondé le groupe qui allait donner naissance à l'Eglise et au christianisme, il est vraiment mort, et vraiment ressuscité. Le constat en a été fait : preuves et témoignages en existent tel que la méthodologie de l'histoire générale doit s'en satisfaire.

L'historien qui prétend émettre des doutes sur l'authenticité du récit des tout premiers temps de l'Eglise (ou a fortiori qui émet une opinion négative quant à leur authenticité) ne peut pas, automatiquement, ne pas dire en même temps, sans même qu'il entre dans la démarche théologique, que la théologie est une pure spéculation dépourvue de toute base dans le domaine de la vérité historique, au sens de l'histoire générale. Ces historiens existent. Force est de constater qu'on les entend très peu. On les entendait autrefois, quand l'histoire institutionnelle, au temps de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, se montrait ouvertement critique sur le chapitre des religions. Ils enseignaient à l'Université. Ils publiaient des livres qu'on lisait. Leur nombre aujourd'hui a fondu. Ceux qui existent encore se regroupent dans des cercles plus ou moins ésotériques. Quand ils écrivent, on ne les lit pas.

Si, d'aventure, il existe ici ou là quelque historien-chercheur égaré dans l'histoire des religions, alors qu'il n'est pas ou n'est plus engagé confessionnellement, il comprendra très vite qu'il doit absolument éviter d'énoncer un tel problème et,  a fortiori, de contester ses collègues, engagés confessionnellement, sur le point de savoir si tel ou tel dogme a bien, effectivement, la réalité historique universellement alléguée.

En définitive, il n'y a pas d'historien qui dispose de moins de liberté que l'historien des religions. Il a toute les limites et les contraintes qui sont celles de l'historien de l'histoire générale, et elles sont considérables, il a, en plus celles spécifiques que lui impose l'histoire des religions.

C'est au nom de règles de fonctionnement en vigueur dans le milieu de l'histoire générale (ou, tout simplement, dans toute bonne société) que l'historien des religions qui serait, éventuellement non engagé confessionnellement, se gardera bien de demander à son homologue engagé confessionnellement s'il ne pense pas que la réalité historique alléguée comme étant à la base de vérité théologique n'est pas, en fin de compte, un peu fragile. Naturellement, s'il est lui-même engagé confessionnellement, il aura instinctivement la prudence d'éviter de se poser à lui-même la question, ce qui aura l'avantage de laisser sa foi à l'abri de toute menace, mais l'inconvénient de placer son esprit critique d'historien en situation délicate, au regard de la rigueur que l'on serait en droit d'attendre.

Si  l'on continue à réfléchir aux difficultés méthodologiques de l'historien des religions engagé  confessionnellement, encore faut-il se demander à quelle religion il adhère et ce qu'il en résulte quant aux possibilités de dialoguer scientifiquement avec un homologue adhérent à une religion différente. Le problème des trois grandes religions monothéistes est qu'elles ne sont pas seulement différentes, mais concurrentes et plus ou moins exclusives quant à la revendication de l'ultime vérité, toujours supposée être fondée historiquement. Dès lors un historien confessionnellement engagé dans l'une qui défendrait trop vivement les raisons  des convictions historiques à l'origine de ses convictions religieuses, attaqueraient non seulement les convictions religieuses mais aussi la compétence de son confrère aussi engagé confessionnellement que lui-même, mais différemment. Cela ne se fait pas entre gens bien.

On prend vraiment la mesure de la difficulté lorsque l'on s'aperçoit de la difficulté (pour ne pas dire l'impossibilité) qu'ont à s'entendre deux historiens des religions,  l'un et l'autre engagés  confessionnellement et, précisément, adhérant à une seule et à la même religion quand, d'aventure, ils en viennent à confronter leurs respectives opinions.  On comprendrait sans peine la difficulté s'il s'agissait du domaine  si particulier de la foi et de l'adhésion à tel ou tel dogme, virginité de Marie, présence réelle ou autre. C'est plus difficile quand il s'agit de questions purement historiques  voire presque matérielles, tout en étant fondamentales, telles que, par exemple, la datation des évangiles. On a vu naguère d'éminents historiens qu'on croyait bien élevés, hommes d'église de surcroît, se traiter comme des chiffonniers parce qu'ils ne s'entendaient pas, à cent ans près ou plus sur la date de rédaction des évangiles canoniques, l'un reprochant à l'autre d'avoir, pour favoriser un désir de notoriété de mauvais aloi, remis en cause un "consensus" fragile  et si difficilement obtenu.

Le consensus, tel est l'article unique du credo des historiens, histoire générale et histoire des religions confondues. Le consensus, c'est l'acte volontaire par lequel les historiens, toutes catégories confondues, renoncent à l'usage de la liberté d'expression. C'est pourquoi ils n'ont aucune raison d'aller porter leurs plaintes, aux députés, aux sénateurs, aux ministres ou au président de la république et que, s'ils veulent plus de liberté, ils n'ont qu'à se servir à la source.  C'est au nom du consensus que les historiens pérégrinent de colloques en centenaires, de congrès en commémorations et que, par le vide sidéral de leurs communications, bientôt transformées en actes qui donneront lieu à publication, ils se surveillent les uns les autres, pourchassent les hérétiques et, par un interminable flot de paroles, dissimulent, même à leurs propres yeux, qu'ils ne s'entendent sur rien. Si ce n'est sur la nécessité théologico-politique absolue de ne jamais dire qu'on ne s'entend sur rien qui est, en dernière analyse, la seule chose sur laquelle on s'entend. A bas le consensus ! Vive la liberté !


jean-paul yves le goff
Par jpylg
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Mardi 30 janvier 2007
    Le discours de Benoit XVI prononcé le 12 septembre à Ratisbonne avait pour titre, il n'est pas inutile de le rappeler : "Foi, raison et Université". Il n'est pas inutile de rappeler non plus que les rapports entre la Foi et la Raison sont aussi vieux que le christianisme, pour ne pas dire plus vieux, qu'ils constituent le coeur des difficultés relationnelles séculaires existant entre la philosophie et la théologie et que "Foi et raison" était, par ailleurs, le titre d'une encyclique du pape précédent, Jean-Paul II,  en date du 14 septembre 1998, à laquelle le Cardinal Ratzinger, premier théologien du Vatican, n'avait pas pu ne pas oeuvrer. Ce même cardinal Ratzinger, futur Benoit XVI, avait d'ailleurs, en référence à cette encyclique, fait le 27 novembre 2000 A LA SORBONNE un discours intitulé "Vérité du christianisme", dans lequel il développait ce thème qui lui est très cher des rapports entre la raison et le christianisme, disant notamment :

"Au terme du second millénaire, le Christianisme se trouve, précisément dans le domaine de son extension originelle, en Europe, dans une crise profonde, qui repose sur la crise de sa prétention à la vérité.
(...)
"Le christianisme (...) vise la sphère divine que peut percevoir l'analyse rationnelle de la vérité (...) C'est ce qui est entendu quand le christianisme,  depuis l'aréopage de saint Paul, se présente avec la prétention d'être la religio vera. (...)

En jetant un coup d’œil en arrière, nous pouvons  dire que la force qui transforma le Christianisme en  une religion mondiale, consista dans sa synthèse  entre raison, foi et vie; c’est précisément cette synthèse qui est exprimée en abrégé dans le mot de reli-  gio vera.(...) La prétention du Christianisme d’être la religio vera  serait donc dépassée par le progrès de la rationalité? "

Tout d'abord, ce n'est pas Saint-Paul, au 1er siècle qui présente le christianisme comme "la religion vraie". On peut même se demander si c'est le christianisme que Paul présente, ou autre chose. C'est Saint-Augustin, au IVème siècle. Mais avant d'en arriver là, il faut re-situer la question actuelle dans son contexte qui est celui d'une énorme polémique, lancée par les médias,  autour d'une offense dont le pape se serait rendu coupable à l'égard de l'Islam en général en lui reprochant son rapport à la violence. Ce à quoi, de très nombreux responsables religieux musulmans à travers le monde ont répliqué, non sans quelque pertinence, et en substance, que le christianisme devait balayer devant sa porte, ayant à son passif les Croisades, l'Inquisition, la persécution contre les protestants, oubliant au passage les persécutions du Moyen-Age contre les juifs, et surtout oubliant l'utilisation de la contrainte politique et de la violence physique dans l'établissement du christianisme à partir du IVème siècle quand cette religion devient religion d'Etat. Il y aurait énormément de choses à dire là-dessus, mais ce serait entrer dans le travers pris par cette polémique qui déforme le sens véritable du discours du pape. Le discours de Ratisbonne de 2006 et celui de la Sorbonne en 2000, diffèrent extrêmement peu. Il y a, effectivement, certainement en raison du 11 septembre 2001, une attaque contre l'Islam, d'ailleurs plutôt courte et enrobée et encore, de ce point de vue, faut-il remarquer que le reproche fait à l'Islam est moins son rapport à la violence qu'un mauvais rapport à la raison, rapport à la raison qui constituerait la supériorité incontestable du christianisme. Il faut ajouter que ce mauvais rapport de l'Islam à la raison de l'Islam se constaterait, selon Benoit XVI, dans l'utilisation de la violence faite par les Arabes pour imposer leur religion dans les pays conquis. Il fait ce reproche en recourant à l'artifice des propos d'un empereur byzantin du XIVème siècle; mais il est évident que s'il a choisi cette citation entre mille autres possibles, c'est qu'elle exprime son opinion.

Ce que la polémique actuelle empêche de voir c'est l'aspect fondamental de la question qui est double :

1; Le christianisme est-il en mesure de reprocher, à quelque religion que ce soit, le fait  d'utiliser la violence pour imposer la foi ? (Sans doute même cette question pourrait-elle s'étendre à des régimes politiques...). Autrement dit, la violence est-elle légitime, pouvant même aller jusqu'à donner  la mort, quant il s'agit, en définitive, d'imposer un bien (le salut de l'âme quand il s'agit de la religion chrétienne ?
2. Indépendamment de l'usage de la violence pour imposer la foi, le christianisme est-il une religion en harmonie absolue avec la raison, comme le prétend Benoit XVI, s'appuyant sur le fait que le christianisme découle du judaïsme ET de l'hellénisme où il voit la source de la rationalité. Autrement dit encore, le christianisme est-il conforme à la raison, ou bien constitue-t-il une violence à la raison ? (qu'il soit imposé, comme il le fut, ou librement choisi, comme c'est, heureusement, le cas aujourd'hui) ?

On ne peut pas dans le cadre d'un court article  répondre sérieusement à la première question qui nécessite de très longs développements, des arguments et des citations. Disons seulement que, selon notre point de vue, et contrairement aux idées reçues et ressassées  par l'histoire conventionnelle qui résulte de 1500 ans d'historiographie chrétienne, disons que la violence de l'Inquisition et celle des Croisades ne fut pas un accident de parcours. Il n'y a jamais eu d'âge d'or du christianisme, contrairement à ce que croient même les adversaires les plus acharnés de cette religion.  Cette violence est, au contraire, constitutive du christianisme. Le christianisme se forme dans un grand conflit philosophico-politico-religieux qui coïncide exactement avec l'histoire tumultueuse de l'Empire romain. Cette violence est principielle, comme on peut en avoir un aperçu dans deux passages de l'Evangile de Saint-Luc :

 " Un homme de haute naissance se rendit  dans un pays lointain pour se faire investir de la  royauté et revenir ensuite (...)   Or, quand il revint, après s'être fait investir de  la royauté, il fit appeler devant lui ses serviteurs (...)  24. Puis il dit : (...)  27. Quand à mes ennemis, ces gens qui ne voulaient  pas que je règne sur eux, amenez-les et égorgez-les  devant moi". ((Luc, XIX, 11/28) ) Saint-Luc contient aussi ce passage , dit "Compelle intrare" (ce qui signifie "Force-les à entrer" :  "Le maître dit au serviteur: va-t-en par les chemins et les clotûres et  fais entrer les gens de force, afin que ma maison se remplisse." (Luc XIV, 2/3). Les appels à la violence dans Saint-Paul sont également extrêmement nombreux, mais cela nous prendrait trop de place que de les citer. Ce qui serait, pourtant, d'autant plus intéressant que, l'Eglise dans ses lectures dominicale de l'Apôtre, s'ingénie à les cacher. Ce qui serait, également, du plus haut intérêt, serait de démonter comment cette violence principielle se traduit dans les faits, d'abord par la rédaction des articles du Code théodosien et par son application. La vérité de l'histoire du christianisme consiste à savoir comment il se transforme tout au long du IVème siècle, passant du statut de religion proscrite, interdite et persécutée à celui d'une religion unique, obligatoire et persécutrice. Montrer le rôle des Pères de l'Eglise dans cette évolution, en particulier Saint-Augustin.

Dès lors, on ne peut plus considérer l'Inquisition, les Croisades et la persécution contre les Protestants comme des accidents de parcours, mais on voit ces épisodes comme l'expression de la logique interne de cette religion. Encore faut-il faire la part des responsabilités politiques dans ces différents désastres: les Croisades sont avant tout des guerres politiques. La motivation religieuse relève plutôt de l'alibi. Ainsi en va-t-il de la première partie de la persécution contre les protestants, jusqu'à l'Edit de Nantes, qui est un édit de tolérance, pris par Henri IV (1598). La révocation de l'Edit de Nantes par Louis XIV (1685), fait passer, en revanche, l'aspect religieux au premier plan. Bossuet s'acharne à faire valoir que le conditionnement des esprits est une nécessité d'Etat, que la sincèrité des individus, dans le secret de leur conscience, n'est d'aucune importance. Qu'ils croient ce qu'ils veulent, pourvu qu'ils adhèrent officiellement au catholicisme. Bossuet s'appuie sur Saint-Augustin, lequel a abondamment justifié le "compelle intrare", ainsi que la parabole dite des mines "Egorgez-les devant moi"). Les catholiques sans aucune vergogne et sans état d'âme, excipent une certaine "lettre à Boniface" de Saint-Augustin dans laquelle celui-ci développe la célèbre, et cependant insuffisamment connue, "théorie des deux persécutions" : "Il y a une persécution injuste, celle que font les impies à l'Eglise du  Christ, et il y a une persécution juste, celle que font les Eglises du  Christ aux impies (...) L'Eglise persécute par amour et les impies par cruauté" .
Venons en maintenant au second aspect de la question, c'est-à-dire, le pur rapport du christianisme à la raison. Ici également, dans le cadre d'un article, on ne peut procéder qu'à très grands traits. Rappelons d'abord, la position défendue par Benoit XVI à Ratisbonne : les médias ont surtout raporté cette courte citation du pape selon laquelle "ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de Dieu". Ce qui voudrait dire que la raison ne peut être qu'en accord avec Dieu (argument tiré de Spinoza (XVIIème siècle) , lequel n'en fut pas moins accusé d'athéisme et lui-même plus ou moins persécuté pour cette raison); or, le Christianisme connaissant, d'autre part Dieu par la Révélation, la religion chrétienne ne peut être qu'en conformité avec la raison. La conformité entre la nature, la raison et Dieu, c'est toute l'histoire du débat de la philosophie des Lumières (XVIIIème siècle) et l'on sait que le christianisme s'y opposa de toutes ses forces à ces progrès de la raison, cette émancipation de l'humanité, selon le mot de Kant. Jean-Jacques Rousseau, par exemple, sera condamné après la parution de l'Emile (1762) par la Faculté de Théologie de la Sorbonne. Il est condamné à un exil qui ne prendra fin qu'à sa mort. On pourrait multiplier les exemples. Et l'on pourrait ajouter que c'est cette question des rapports entre nature, raison et Dieu est, en dernière analyse, à l'origine même de la philosophie et que le christianisme primitif n'a eu d'autre souci que d'éliminer la philosophie. Ce qu'il fit victorieusement pendant huit siècles.

Or, que dit Benoit XVI ? Pour un peu le christianisme aurait inventé la philosophie; tout au moins, il sort la philosophie de l'impasse où les Grecs l'avaient enfermée : " Jean a ouvert le prologue de son Évangile avec la parole : ‘Au commencement était le Logos.’ C’est exactement le terme qu’emploie l’empereur : Dieu agit avec logos. Logos désigne à la fois la raison et la Parole – une raison qui est créatrice et peut se donner en participation, mais précisément comme raison. Jean nous a ainsi fait don de la parole ultime du concept biblique de Dieu, parole dans laquelle aboutissent tous les chemins, souvent difficiles et tortueux, de la foi biblique, et trouvent leur synthèse. Au commencement était le Logos, et le Logos est Dieu, nous dit l’évangéliste. La rencontre du message biblique et de la pensée grecque n’est pas un hasard."

La garantie de la rationalité du christianisme, selon Benoit XVI, tient dans sa double parenté avec le  judaïsme et avec l'hellénisme. Il voit dans cette double appartenance un excellent symbole dans le fait que Saint-Paul, juif, ne craint pas d'aller "présenter le christianisme" à Athènes. On explique souvent le mauvais accueil qui lui est  fait par les grecs par le fait qu'il vient leur parler de résurrection. En réalité, il en aurait fallu beaucoup plus: beaucoup de grecs croyaient à la résurrection, qui était une croyance relativement courante dans l'antiquité. Le mauvais accueil des grecs pourrait, sans doute, davantage s'expliquer par le point de vue général de l'apôtre concernant la philosophie, tel qu'il s'exprime dans ce passage et qu'il était peu diplomatique de formuler sur ce territoire : "Veuillez à ce que nul ne vous prenne au piège de la philosophie, cette creuse duperie à l'enseigne des hommes, des forces qui régissent l'univers et non plus du Christ" (Colossiens, 2, 8).

Ce que l'histoire conventionnelle occulte la plupart du temps et qui doit être rappelé pour comprendre le rapport - bon ou mauvais, c'est ce que l'on voudrait tenter d'établir - entre le christianisme et la raison, c'est d'abord son rapport aux philosophies de l'antiquité, et en amont même de cette question, le rapport général des philosophies et des religions en général dans l'antiquité.  En fait, les philosophies et les religions, dans l'antiquité gréco-romaine ont de très étroits rapports. Ce sont deux démarches de l'esprit qui, certes, ne coïncident pas exactement, mais sont très proches l'une de l'autre. Philosophies et religions proposent, les unes et les autres, et une explication du monde et un art de vivre. Plusieurs philosophies étaient des quasi-religions, le pythagorisme par exemple, et plusieurs religions étaient des quasi-philosophies. Le christianisme, précisément, se situait dans ce cas-là, avec la particularité que, par les avatars de l'histoire, cette religion va devenir  à la fois la religion unique et la philosophie unique, la religion vraie et la philosophie vraie, ce qui est l'oeuvre de Saint-Augustin.

Parlant de la vérité, Benoit XVI en est fort loin quand il justifie l'accord (qu'il croit voir) dans le christianisme entre la foi et la raison par la rencontre, à son origine, du judaïsme et de l'hellénisme.
D'abord, le judaïsme de la Bible, ne contient à priori rien qui ne soit inacceptable pour la raison. Certes, la Bible pose le principe de l'existence de Dieu, mais cette affirmation, même si elle reste dans l'impossibilité d'être démontrée par la raison, n'est pas, en soi, incompatible avec la raison. On peut, raisonnablement, faire l'hypothèse de l'existence de Dieu. La Bible ne contient à proprement parler aucun dogme. Elle contient relativement peu de mythes. La Bible raconte une histoire humaine qui, évidemment, est une histoire sainte, c'est-à-dire dirigée par Dieu; mais l'élément merveilleux, qui est tout de même présent, l'est par exemple, beaucoup moins que dans la Théogonie d'Hésiode ou l'Illiade et l'Odyssée d'Homère qui sont les premiers textes grecs. A priori, il ne serait pas difficile de soutenir que le judaïsme est plus rationnel que l'hellénisme. La question est de savoir quel auteur représente le mieux l'hellénisme. Du point de vue de la raison, il n'y a aucun doute possible: c'est Aristote, Aristote qui,  à tort ou à raison, explique le fonctionnement de l'esprit humain, présente la raison, correctement conduite comme le moyen de parvenir à la vérité, qui définit des limites à partir desquelles la vérité est inconnaissable et qui énonce les principes de base que doit respecter la raison: principe d'identité, principe de non-contradictin, principe du tiers-exclus.Le gnosticisme qui est, en très grande partie, d'origine grecque et qui joue un rôle très important dans l'instauration du christianisme, est un ramassis de fantasmagories, et le gnosticisme est un héllisme. C'est donc Aristote  qui définit la raison, ce que ne fait pas Platon qui donne une très grande part aux mythes, à l'intuition, voire à l'imagination (tout en s'en défendant). Or, il se trouve que le christianisme naissant retiendra de la philosophie grecque essentiellement le platonisme, et ceci, dès les premiers pères de l'Eglise. C'est le moment de dire, d'ailleurs, que ce sont pratiquement tous des philosophes. Le christianisme diffusé par des gens incultes (pécheurs, artisans, petits fonctionnaires collecteurs d'impôts) fait partie de l'histoire mythologisée : Justin, Tatien, Irénée, Clément d'Alexandrie, Origène, Tertullien, Lactance, Eusèbe, sont des philosophes. Le plus grand de tous les pères de l'Eglise de l'antiquité, Augustin, qui est le véritable fondateur de la théologie, est à peine une exception : c'est un professeur de rhétorique, de très haut niveau, mais la rhétorique et la philosophie sont des disciplines très proches.

Or, c'est avec Augustin (354/430) que va apparaître pour la première fois cette théorie vouée, malheureusement, à un très grand succès et une très longue carrière, selon laquelle le fait qu'il y ait plusieurs philosophies et qu'elles ne s'accordent pas entre elles est la preuve qu'elles sont toutes fausses, d'où il conclut qu'il ne peut y avoir qu'une seule philosophie vraie, que cette  vérité issue de la philosophie ne peut pas être en désaccord avec la religion vraie, ce qui l'amène à franchir un nouveau pas. Du point de vue de la vérité, il ne peut pas y avoir deux discours: l'un philosophie, l'autre religieux. Conclusion finale : la philosophie vraie et la religion vraie sont une seule et même chose, et c'est le christianisme. Voilà l'apport, ô combien négatif de l'augustinisme. Voilà l'apport du christianisme aux trébuchants premiers pas de la raison. Avec Saint Augustin, l'histoire de la recherche de la vérité prend un dramatique tournant qui amènera, deux siècles plus tard à la disparition de la philosophie avec la fermeture de l'école d'Athènes (529) sous  Justinien, empereur romain d'Orient, l'empire Romain d'Occident ayant disparu depuis 476. Entre le VIème siècle où meurt Boèce, dernier philosophe de l'Antiquité et le XIème siècle (où apparaît Anselme de Cantorbéry, précurseur de la scholastique) il n'y a plus un seul philosophe sur les territoires occupés par l'Empire romain d'Occident, qui sont en train de devenir l'Europe. Par conséquent, au moins cinq siècles d'absence totale. Quand la philosophie et notamment l'aristotélisme réapparait au XIIIème siècle avec Albert le Grand et Saint-Thomas d'Aquin, c'est sous le statut de "servante de la théologie". Il faudra attendre la Révolution française pour que la philosophie soit libérée de l'emprise de la théologie (A supposer qu'elle le soit vraiment aujourd'hui).

La philosophie, servante de la théologie, cela signifie, selon Thomas d'Aquin, qu'elle est utile pour prouver, par les voies de la raison, la même vérité  que celle que nous fait connaître la théologie par les voies de la Révélation.

Il faut maintenant conclure par la question essentielle qui est de savoir si les dogmes du catholicisme sont oui ou non compatibles avec la raison.

C'est au IVème siècle, le siècle de Saint-Augustin, ce fameux siècle où le christianisme passe du statut de religion interdite et persécutée à celui de religion obligatoire et persécutrice qu'est défini le premier de tous les dogmes catholiques, celui dit de la consubstantialité du Fils et du Père, c'est-à-dire, l'identité de leur nature. Ceci se fait lors du Concile de Nicée qui est supposé mettre un terme (en réalité, il n'en est rien) à l'affaire dite de l'arianisme.  Cette affaire est longue et compliquée, d'autant qu'elle se double de graves difficulés linguistiques puisque c'est l'époque où dans le monde chrétien, comme dans le monde philosophique, la langue principale en usage va basculer du grec au latin. Pour faire le plus simple possible, disons qu'un prêtre d'Alexandrie, Arius, pense que si l'on parle du Fils et du Père, le fils est nécessairement venu après le père et que, par conséquent, il n'a pas toujours existé; ce qui implique une sérieuse différence de nature: il manque au fils, pour le moins, l'éternité. L'évêque d'Alexandrie, qui s'appelle Alexandre, soutient, au contraire qu'une bonne lecture des évangiles démontre qu'il n'en est rien, que la nature du Père et du Fils est rigoureusement la même et que, donc, le Père et le Fils sont éternels, ils ont toujours existé.

Chacun est en mesure de se faire soi-même une opinion d'abord sur la question de savoir si une telle interprétation peut découler de la lecture des quatre évangiles; d'autre part de savoir si une telle théorie est compatible avec la saine raison. D'autres dogmes suivront : le concile d'Ephèse, en 431 définira la maternité divine de Marie, c'est-à-dire le fait qu'une femme humaine ait pu, un jour du temps, donner naissance à un enfant qui s'avère être le dieu éternel, à la fois Fils et Père. En 451, le concile de Chalcédoine revient sur la question de l'arianisme qui, entre temps, a pris le nom de nestorianisme, en disant qu'en fait, Jésus-Christ est doté de deux natures, une nature divine et une nature humaine. Ceux qui connaissent les trois  principes d'Aristote  (identité,  non-contradiction, tiers-exclus), comprennent qu'Aristote en prend un coup. Il en prend un autre avec le concile de Constantinople en 381, qui définit la Trinité: Dieu est un en trois personnes: le Père, le Fils et le Saint-Esprit.

Sautant les siècles, et sans s'attarder sur le dogme de la "transubstantiation" (c'est à dire la présence réelle, ou transformation du pain de l'hostie en corps du Christ, lors de la messe), défini au Concile de Trente en 1215, arrivons à 1854 où l'Eglise décrète l'Immaculée Conception, c'est-à-dire le fait que Marie ait été elle-même conçue, dans le ventre de sa mère sans le péché originel qui affecte tous les humains à leur naissance. Un grand coup de chapeau, en passant,  à l'année 1871 qui voit la définition de l'infaillibilité du pape.  Et nous arrivons au dernier dogme  en date portant sur la Virginité de Marie, (à ne confondre ni avec l'Immaculée Conception de 1854, ni la maternité divine de 431) qui est de 1950 et consiste à dire que un enfant est venu dans le vendre d'une femme sans que le sperme d'un homme ne soit venu la féconder. On aurait tort d'ironiser sur la date en disant qu'il aura fallu beaucoup de temps pour s'en apercevoir. Les dogmes sont toujoursprésentés comme des explicitations conjoncturelles de vérités qui sont contenues depuis l'origine dans les évangiles.

Dans un livre intitulé "l'Absurde et le Mystère" paru une première fois en  1984   et une seconde fois en 1997 chez Desclée de Brouwer, le philosophe chrétien Jean Guitton raconte la visite que lui fit un jour le président François Mitterrand. La question porta sur les rapports entre la raison et la foi, ou si l'on préfère, les raisons de croire, ce qui était un des grands thèmes de Jean Guitton.  Le président dit en substance au philosophe: "En somme, vous me dites que je ne crois pas au mystère, je tombe dans l'absurdité. Et vos dogmes, ce ne sont pas des absurdités ?"

Chacun est en mesure de répondre, pour lui-même à cette question. Elle n'est pas aussi simple qu'elle peut paraître. Car en définissant, dans le cadre de la foi, comme "mystère" ce qui semble nécessairement absurde sans la foi, le catholicisme donne tout simplement congé à la raison. La question devient de savoir si, en raison, on peut donner congé à la raison.  On ne peut pas exclure a priori cette hypothèse puisque l'on sait, au moins depuis Kant que la raison ne peut pas aller au-delà de l'immanence, disons du monde connu et perceptible et qu'à partir de là s'ouvre éventuellement le champ immense et insondable de la trancendance. C'est cette conviction qui peut permettre à des gens intelligents, normalement constitués et sincères, de croire aux dogmes. En fait ce qu'ils refusent, plus ou moins sans le savoir, c'est la démarche philosophie, préférant lui substitue la démarche théologique.

En fait, en théologie de même qu'en philosophie, on arrive toujours à démontrer ce que l'on veut. Il n'en va pas de même en histoire, car en histoire, il faut des preuves. Le catholicisme, s'il veut avoir un avenir, aura beaucoup plus de difficulté avec l'histoire qu'avec la philosophie, mais il faudra une histoire qui aura été préalablement déconstruite.  A ce propos,  pour instruire le dossier des rapports entre le christianisme et la raison, il faudrait évoquer les positions de l'Eglise à chacune des grandes découvertes de la science tout au long de l'histoire. Mais cette question est extrêmement longue. Elle est d'ailleurs assez bien connue. Elle est surtout, pour l'Eglise, du point de vue de l'harmonie entre la religion et la raison, absolument accablante. Et elle relève du fait et non de la spéculation.

Pour conclure une réflexion qui, en réalité, ne peut avoir  de conclusion, notons que quand Benoit XVI dit :  "Dieu agit avec logos. Logos désigne à la fois la raison et la Parole.  Au commencement était le Logos, le Logos est Dieu."... etc... s'il parle en philosophe, il n'a pas tort: oui, le Logos était dans la culture hellénistique "raison", "parole"et "Dieu".  Mais s'il parlait en historien, il aurait tort, car le Logos était loin de - si l'on peut dire - n'être que cela. C'est sans doute le mot le plus chargé de sens et le plus complexe de la langue grecque. Pour les Gnostiques, par exemple, le Logos est connaissance mais il est aussi un être intermédiaire. Et, d'un certain point de vue, le Christ est aussi un être intermédiaire. Et les Gnostiques se disent Chrétiens. Jusqu'à ce que la volonté  des empereurs, exprimée dans le code théodosien, n'en décide autrement. La volonté des empereurs, non pas celle des papes. Celle des papes était peut-être la même, mais sans le bras armée de l'Etat, on est en droit de se demander quelle efficacité elle aurait eu. Ce qui nous ramène à la question de la violence.

Et  c'est encore l'histoire, et non la philosophie, qui est en mesure de déterminer si le christianisme est en mesure de reprocher à l'Islam un usage illégitime de la violence et insuffisant de la raison.
Par jpylg
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Mercredi 31 janvier 2007
Les mots me gênent.
Cléricalisme, par exemple.
C'est pourquoi, je souhaiterais lui substituer le terme d'ecclésialisme.
Ecclésialisme me gêne aussi, mais un peu moins.

Permettez que je m'explique.

On entend beaucoup parler de Michel Onfray.  Parfois, à son sujet, on évoque Voltaire.  Pauvre Voltaire!

Pauvre Voltaire qui était persuadé ("Ecrasons l'infâme")  que ses efforts allaient mettre un terme à ce qu'il considérait comme l'un des plus grands mensonges de l'histoire,  le christianisme et que, du fait se son travail, l'outil de ce mensonge, l'Eglise, avait des jours comptés.

On peut prêter plus ou moins, le même type d'erreurs à de   nombreux anti-cléricaux du XIXèmesiècle  et des meilleurs : Hugo, Quinet, Michelet, Larousse, Leroux, Ferry,  Buisson, Combes et beaucoup d'autres.

Ce qu'il faut, aujourd'hui, me semble-t-ilc'est comprendre pourquoi et comment  le christianisme (et l'Eglise) résistent.  Comment, dans une certaine mesure,le christianisme (et l'Eglise) changent (précisément en intégrant un certain nombre de critiques  qui lui sont faites) et comment le christianisme (et l'Eglise) en même  temps ne changent pas mais en feignant de changer désarment la  critique,  invalident la critique.

Pour commencer ce travail, je préconise, tout d'abord, de faire une  extrême attention aux mots, tous ces mots qui me gênent tellement ; je ferai d'abord remarquer que:

1° le christianisme n'est pas l'Eglise et en même temps le  christianisme  n'existe pas sans l'Eglise. Pour tenter d'analyser les choses, je  suggère  que l'on substitue au terme de "christianisme" qui ne veut rien dire  tant  il a de formes, l'expression de "christianisme catholique" qui correspond d'ailleurs a l'appellation qu'il reçoit quand il est porté sur les  fonds baptismaux  par l'Empereur Théodose en 381. Pour ce qui est de l'Eglise, je  suggère  que l'on parle de "l'Eglise Catholique Romaine". Il est évident que,  par  exemple, l'Eglise Réformée de France est aussi une Eglise. Sans doute  peu  de critiques portées contre le christianisme par les hommes du  XVIIIème et  du XIXème siècle s'appliquent-elles à l'Eglise Réformée de France;  mais peut-  être un certain nombre, oui.

Peut-être l'une des raisons de l'échec de l'anticléricalisme du XIXème  siècle  - et donc  l'une des raisons de la résistance du christianisme  catholique  et de l'Eglise catholique romaine - vient-elles de ce que cet  anticléricalisme  fut pour une part le fait de protestants, lesquels auraient eu grand intérêt,  d'abord, à balayer devant leur porte.

L'échec relatif de la critique du christianisme (et donc, la  principale raison de la résistance du christianisme catholique) ( soit dit en passant,il  ne faut pas  faire commencer cette critique avec Voltaire, mais au moins avec  Spinoza, puis Kant) c'est qu'elle n'est pas allée au bout d'elle-même, ou, en le disant  autrement, qu'elle  n'est pas allée à la racine du problème, faute de connaissances
suffisantes.

La racine du problème, c'est la naissance du christianisme catholique. Spinoza, Kant, Voltaire n'allaient pas au fond du problème et ne  pouvaient pas y  aller, car ils n'avaient pas une connaissance juste des origines du  christianisme  et ils ne pouvaient pas l'avoir, à leur époque.

Ce qui est grave, c'est qu'à l'époque d'aujourd'hui des gens  reprennent le flambeau de l'anticléricalisme du XIXème en le "relookant'" plus ou moins, ce dont Michel  Onfray est un illustre exemple. Ce faisant, non seulement ils ne représentent pas le moindre  danger pour le cléricalisme d'aujourd'hui, mais en réalité et sans s'en rendre compte, ils le défendent, ils le servent en montrant en assumant et en ressuscitant les aspects les plus dérisoires de la  critique.

Dans sa critique du christianisme, Michel Onfray ne voit pas qu'il est toujours bluffé par dix-sept siècles  d'historiographie chrétienne  catholique, (bien que, superficiellement, il la remette en cause). Celle-ci se porte toujours très bien. t je ne la vois pas faiblir, tant que des gens comme lui l'attaqueront sans avoir pris la précaution préalable de l'étudier, telle qu'elle est. Ce "nouveau nouveau " philosophe  ne s'aperçoit pas, semble-t-il, que ce n'est pas le christianisme qu'il faut
attaquer; ce n'est pas l'Eglise:  c'est l'historiographie chétienne catholique. S'il s'y était intéressé, car il n'est pas sot ni né de la dernière averse, il se serait rendu compte que  personne ne le fait. Et que, par conséquent, l'historiographie chrétienne est d'autant mieux défendue qu'elle ne l'est pas particulièrement par l'Eglise, mais aussi par l'Université laïque. Il aurait compris que c'est l'une des ruses du XXIème siècle de l'Eglise Catholique Romaine. Laquelle lui permet d'espérer encore de nombreux beaux jours.

Appelons donc les choses par leur vrai nom. C'est ma première  suggestion et n'hésitons pas,  le cas échéant, à utiliser des néologismes. (Non pas, comme cela se  fait d'habitude pour  obscurcir ou pour fuir le débat, mais au contraire pour le clarifier,  le rendre possible).

A ce propos, voici la deuxième suggestion, les mots s'usent; les  significations souvent  dérivent. Les connotations interfèrent. C'est le cas du terme  "cléricalisme"; le "cléricalisme"  tel que les anticléricaux l'entendaient n'existe plus. D'ailleurs,  aujourd'hui, on croit savoir  ce que l'anticléricalisme désigne, mais on le sait d'autant moins  qu'on ne sait absolument  pas ce qu'était le cléricalisme au XIXème siècle, pour se limiter à ce  siècle-là. On ne comprend pas l'anticléricalisme du XIXème siècle parce qu'on ne connait pas, on ne connaît plus le  cléricalisme du XIXème siècle.
Car on n'ignore pas seulement les origines véritables du christianisme; on ignore aussi les origines de la laïcité. Ce qui enchante l'institution ecclésiale et lui permet de pérorer; mieux : de donner des leçons à la République sur le sujet.

Donc pour tenter, si faire se peut, de ne pas trop patauger dans le  malentendu, j'utiliserai, pour ma part,  le terme d'ecclésialisme. Sachant qu'ecclésialisme et cléricalisme ne  sont, dans le fond, qu'une seule et même chose. Dans le fond. Mais pas en surface. En surface,  tout au contraire, l'ecclésialisme est aussi discret et humble que le cléricalisme fut  voyant et arrogant en son temps.

j'en resterai là pour aujourd'hui.
Par jpylg
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Vendredi 19 octobre 2007
LES TEXTES FONDATEURS


Le message ci-dessous , intitulé "les textes fondateurs", numéro 39 de la série "La déconstruction du christianisme" a été mis en ligne
sur "fr.soc.religion, le 19 octobre 2007 à 14h/09

le lien

Comme il est un peu long, je pense qu'il peut être pratique d'en donner d'abord le résumé; le message intégral se trouve à la suite :

résumé :

- Dans les origines du christianisme,
Il n'y a pas de textes fondateurs; il n'y a que des textes consolidateurs.
- Les textes anciens ("consolidateurs") n'apportent pas de preuves, mais, au plus,
des traces.
- Les traces peuvent, en théorie, constituer des preuves
ou des éléments de preuves; dans la pratique, elles sont généralement trop ténues
et trop contradictoires pour jouer ce rôle.
- Les textes anciens, dont nous disposons, ne permettent pas, contrairement à ce que
plus d'un millénaire et demi d'historiographie théologie continue à vouloir faire croire
 d'établir des faits; ils permettent, en revanche  d'établir des circonstances.
- Chercher à prouver  à toutes forces soit l'historicité, soit la non-historicité des
faits allégués comme fondateurs détournent d'accorder l'attention nécessaire à
la connaissance des circonstances.
-C'est la connaissance des circonstances - et non la recherche impossible de faits - qui peut produire
une compréhension, à peu près satisfaisante sur le plan historique, du phénomène que fut
l'apparition de cette nouvelle religion.

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Déconstruction du christianisme (39) : les textes "fondateurs"

   
       
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Local : Ven 19 oct 2007 14:09
Objet : Déconstruction du christianisme (39) : les textes "fondateurs"

Déconstruction du christianisme (39) : les textes "fondateurs"

Il est paru, en février de  cette année, un ouvrage intitulé :
Les christianismes disparus : La bataille pour les Ecritures :
apocryphes, faux et censures de Bart D. Ehrman
(Editions Bayard - (415 pages)

--

J'aurai dans le cadre   de cette série "la déconstruction du christianisme", l'occasion d'en reparler ainsi que de plusieurs autres
ouvrages récents. Je n'entrerai pas aujourd'hui dans le détail.

Je veux simplement,pour cette fois,  signaler ce livre et cet auteur  comme un symptôme particulièrement significatif de la fausse critique qui est le fléau absolu en sciences des religions, c'est-à-dire la justification théologique qui se camouffle derrière l'approche soi-disant historico-critique.

Donc, notre auteur, à la suite de bien d'autres de ses confrères, se présente en historien, développe des critiques très réelles et très justes et d'ailleurs très décoiffantes, mais en oubliant certaines qui sont, comme par hasard essentielles et décisives , ceci pour aboutir, finalement, à la conclusion que la présentation traditionnelle des origines du christianisme, celle de toujours est, sous réserve d'un certain nombre d'ajustements, pour l'essentiel véridique.

Notons au passage que c'est les Editions "Bayard", c'est-à-dire le groupe qui édite le Journal La Croix qui publient ce livre, présentant l'auteur comme un "professeur d'histoire des religions aux Etats-Unis", oubliant de signaler qu'il est diplômé du "Princeton  théological Seminary".  Bart D.
Ehrman est aux Etats-Unis ce qu'est Daniel Marguerat en Europe.  Je ne suis pas en mesure de  dire si Ehrman est pasteur, mais en tous cas Marguerat l'est et oublie régulièrement de le mentionner.

Cela ne signifie pas que Marguerat et Ehrman ne soient pas à lire et d'ailleurs, l'éditeur de "Les christianismes disparus" fait paraître en dos de couverture quelques lignes intéressantes, dont voici les premières :

"Il y avait, aux origines, plusieurs versions possibles du christianisme. Lesquelles ont disparu ? Pourquoi ? Comment ? Dans la grande diversité des textes sacrés, certains furent incorporés au Nouveau Testament, d'autres furent rejetés, attaqués, interdits et détruits. Bart Ehrman nous entraîne dans une enquête palpitante à la recherche de ces christianismes disparus. Nous assistons à une lutte de plusieurs siècles pour l'orthodoxie, qui se transforma en guerre des textes, avec la création d'une multitude de faux, d'apocryphes, d'ajouts, de censures..."

C'est, ainsi présenté, une bonne approche; je dirai ultérieurement à partir d'où et comment cela se gate (A vrai dire, très vite).

Je voudrais seulement, aujourd'hui,  commenter le sous-titre : " La bataille pour les Ecritures : apocryphes, faux et censures" et, tout d'abord, cette notion "d'Ecritures" et le rôle que l'histoire théologisée, c'est-à-dire l'histoire des origines du christianisme telle qu'on l'a trouve partout, accorde aux "textes fondateurs".

Cette histoire théologisée veut toujours considérer que les écritures ont une valeur fondatrice. Tout le problème est là. Cette histoire théologisée prétend reconstituer, et donc permettre de comprendre ce qui s'est réellement passé, en prenant comme point de départ les Ecritures qui nous restent.

Aujourd'hui, on fait un peu plus cas que par le passé des écritures apocryphes ou hérétiques; beaucoup trop peu d'ailleurs, mais c'est secondaire, à côté du fait qui est, lui, capital et que l'on ne veut pas reconnaître, à savoir que les Ecritures - qu'elles soient canoniques ou hérétiques - ne fondent rien, mais témoignent de ce que "quelque chose" a été fondé.

Les Ecritures ne fondent pas mais, quand elles apparaissent, ont pour fonction de consolider, ou de parachever "quelque chose" qui a été fondé par autre chose que par l'écrit.

La question est de savoir si cette consolidation et ce parachèvement rendent fidèlement compte des événements, des faits, qui constituent la réalité de la fondation. Or, on peut craindre que non car, dès l'instant où les écrits apparaissent c'est qu'aux événéments et aux faits primordiaux, fondateurs, s'est adjoint l'interprétation dans le même temps où l'inévitable oubli,l'inévitable rumeur et l'inévitable désaccord opéraient leur travail.

Les textes qui vont surgir vont avoir pour fonction de justifier - à tort ou à raison - tel ou tel type d'interprétation au détriment de tel ou tel autre.  Dire cela est, aujourd'hui, un parfait lieu commun et il n'y a pas un historien digne de ce nom qui le conteste et tous sont d'accord pour préconiser, vis à vis des textes fondateurs,  ce qu'ils vont définir comme "une attitude critique".

Précisément, nous voulons dire que cette unanimité historiographique est trompeuse et que parler de "textes fondateurs", considérer que des textes puissent fonder,  est déjà une attitude tendancieuse puisque c'est attribuer aux textes une fonction qu'ils n'ont pas et c'est dissimuler la véritable fonction qu'ils ont.

L'attitude critique vis à vis des textes dits fondateurs est donc parfaitement insuffisante; ce qui nous semble devoir s'imposer doit aller plus loin que la critique, et s'étendre jusqu'au soupçon : les textes dont nous disposons, en matière d'origines du christianisme - et au sujet desquels il faudra un jour commencer à s'interroger sérieusement sur ce que l'on peut vraiment savoir quand aux conditions de leur apparition - pour être précis, arrêter, par exemple,  de considérer, par pétition de principe, les quatre évangiles canoniques comme justement, comme par hasard, les plus anciens; il faudra commencer à chercher sérieusement comment, pourquoi, dans quelles conditions, par quels jeux de forces, certains ont acquis une valeur de canonicité, c'est-à-dire une valeur de vérité, à partir de ce moment irrécusable, et  d'autres, une valeur d'apocryphité, c'est-à-dire une valeur d'erreur, à partir de ce moment indéfendable.

Nos textes dits fondateurs doivent donc être pris littéralement avec des pincettes et donc rejetés en tant que preuves de quoi que ce soit, preuves de vérité ou preuve d'erreur; ils doivent être traités non comme porteurs de preuves, mais seulement comme porteurs de traces; preuves et traces sont choses différentes, mais  il est, toutefois, possible que certaines traces soient des preuves, encore faut-il établir de quoi, quand, comment et pourquoi.

Adopter vis à vis des textes anciens (et non pas "fondateurs") une attitude de soupçon ne consiste pas à leur dénier, a priori, toute possibilité de valeur de vérité. Douter, par exemple,  de la parfaite historicité des trois évangiles synoptiques ne consiste pas à affirmer qu'ils relèvent du genre de la fiction; cela consiste seulement à dire qu'ils ne prouvent rien de plus que d'autres, à peu près contemporains qui présentent des événements extrêmement différents. Pas plus que cela ne pourrait vouloir dire que la vérité est à trouver dans les évangiles dits apocryphes.

Le soupçon, c'est seulement la suspension du jugement, la suspension de la décision. Mais jusqu'à quand ? Pour toujours ? Peut-être que non. Peut-être que oui. 

En tous cas, au moins jusqu'au moment où la recherche en sciences des religions parviendra à se libérer et de l'emprise encore terriblement efficace quoique dissimulée (parce que dissimulée) de la théologie et de quelques autres facteurs de
de conditionnement institutionnel (terriblement efficaces aussi, quoique discrets, parce que discrets). Si les textes anciens ne sont pas des preuves de ce qui, en un temps lointain, s'est fondé, mais des traces, peut-on espérer que ces traces nous apportent la connaissance de quoi que ce soit, une connaissance, fut-elle maigre, de faits irrécusables ?

Dans l'histoire théologisée qui reste souveraine, les contradictions ont toujours été considérées comme des voies stériles : les évangiles apocryphes sont faux, donc ne nous apprendraient rien,  parce qu'ils contredisent les évangiles canoniques, l'inadéquation entre les trois évangiles synoptiques et le quatrième évangile (dit spirituel) a une explication théologique supérieure, mais aucun sens sur le plan historique; les contradictions entre les trois évangiles synoptiques sont des faits mineurs, etc...

Nous pensons, au contraire, que les contradictions sont la voix royale pour établir l'éventuel réalité d'un fait, serait-il ténu, et le fait ténu, mais essentiel, dont les contradictions des textes anciens, en matière d'origines du christianisme serait le conflit des croyances. Vu sous cet angle, les textes anciens ne se contredisent plus, mais convergent, au contraire, pour l'établir.

Au demeurant, qu'est-ce qu'un fait ?  "Ce qui a eu lieu", "ce qui est arrivé", "événement, épisode, cas, incident, réalité, phénomène, affaire", telles sont quelques définitions  qu'avancent, avec un certain embarras, les dictionnaires. Il y a, dans ce flou linguistique, tout ce qu'il faut pour décourager l'historien et stimuler le philosophe.  Mais, après avoir mis le chercheur dans ce grave embarras, le dictionnaire peut peut-être l'aider, si le chercheur a la curiosité de consulter d'autres définitions corrélées, telles que, par exemple, "circonstance", dont le Robert nous dit qu'il s'agit de "particularité" qui accompagne un fait, un événement, une situation".

Dès lors, on pourrait envisager de demander aux textes anciens - canoniques ou hérétiques - de moins livrer la trace de "faits" à proprement parler ("ce qui a eu lieu", naissance, vie, mort, résurrection, par exemple) que de "circonstances" ("particularité qui accompagne...").

Enfin, les  textes anciens ne seraient plus considérés fondateurs, puisqu'ils ne le sont pas, ni porteurs de preuves puisqu'il n'y en a pas, mais comme des indicateurs, des porteurs de traces, et ces traces, il y en a beaucoup. Le renversement de perspective serait total : on abandonnerait l'illusion de connaître les faits au sens matériel et étroit qui ont produit l'apparition d'une nouvelle religion, en l'occurrence le christianisme, puisque les contradictions sont telles que ce but est hors d'atteinte, sauf par la voie du dogmatisme et l'on apprendrait à discerner les circonstances dans lesquelles cette nouvelle religion a pu émerger. Dans cette optique les textes anciens deviennent des faisceaux convergents.

(à suivre)

jean-paul yves le goff
http://www.lelivrelibre.net
Par jpylg
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